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Lecture possible directement dans cette rubrique ou via les liens suivants: 

Élise Girardot, Un détail pour vous, 2019.

Élise Girardot, Entretien, 2019.

Émilie Flory, On a fait un grand feu, 2019.

Nadia Russell Kissoon, Devenir aquatique, 2019.

Charles-louis Vélieu, Brasier, 2018.

Laure Subreville, Traces nocturnes d’un art floral, 2018.

Un détail pour vous 

écrit par Élise Girardot et Publié dans la revue Laura. 

Lien : Élise Girardot, Un détail pour vous, 2019.

Coline Gaulot peint en 2012 les mains d’une femme. Une mince ficelle entrelace de part en part ses doigts muselés. On affirmait à Artémisia Lomi Gentileschi qu’il était peu probable qu’elle soit l’auteure de ses peintures. Pour lui faire avouer ses prétendus mensonges, on aurait torturé cette peintre italienne de l’école caravagesque.

Chacune des toiles de Coline Gaulot pourrait être l’incarnation d’une vérité ou d’une rencontre véritable et bouleversante entre l’artiste et les personnages qui entourent sa vie. Au centre de l’image, la peinture se déploie autour d’un seul motif : un objet, une nature morte, un signe. Si elle est concentrée sur un choix, la composition colorée n’est pas épurée. Les piscines, bouquets de fleurs ou feux d’artifice matérialisent une expérience, une relation entre deux personnes ou entre un objet et une personne. Comme au cinéma, les interactions se croisent et se succèdent au cours d’un film chorale où les personnages se frôlent sans se

connaître.

Dans la série Brasiers, une tente rouge plantée dans la nuit rappelle une flamme qui nous guide et nous rassure. Pourtant, d’une seconde à l’autre, tout peut basculer et s’embraser. À la surface d’une autre toile, les couleurs des feux d’artifice scintillent dans l’opacité nocturne. Les images apparaissent par la couleur, davantage que par la composition. Des impressions fortes jaillissent, comme la vision première des pétales d’un bouquet d’iris fraîchement coupé. Ces instants suspendus s’effritent aussi vite que les touches brillantes des artificiers.

La quintessence de la recherche de Coline Gaulot s’incarne dans un rapport au temps arrêté, un moment de basculement, tel le bouquet flamboyant qui s’assèche déjà. En 2018, l’artiste rencontre des femmes qui lui racontent l’histoire de leur piscine. Elle retranscrit plus tard ce récit ordinaire sous la forme d’un décor réaliste. Les traits sont fidèles aux formes géométriques et ordonnées que l’on découvre parfois brillantes  et imperturbables dans la nuit. Personnifiées, les piscines adoptent le prénom de leur propriétaire et s’accompagnent d’un texte. En développant une pratique de l’écriture, Coline Gaulot manipule peu à peu les outils d’une frontière entre fiction et réalité. D’autres travaux font référence à des habitus : on se voit offrir un bouquet de fleur, on souffle les bougies d’un anniversaire… Pourtant, la figure humaine demeure invisible. Elle existe à travers l’évocation de récits fragmentés. Le temps long est révélé par l’usage de matières qui se cristallisent. L’artiste reconstitue en porcelaine un à un chaque gâteau visible sur ses photographies d’anniversaire. Les sculptures blanches figent un temps révolu, les membres de la famille disparaissent, les conversations et les voeux font place au portrait en creux du rituel. En accordant du temps à un détail qui passe inaperçu, Coline Gaulot épuise le souvenir intime et le retranscrit sous une forme universelle.

Entretien avec Elise Girardot

Publié dans la revue Point contemporain en Septembre 2019.

Lien vers Point contemporain et Élise Girardot, Entretien

Coline Gaulot tisse des narrations, s’empare du souvenir et de l’anecdote. Ses portraits en creux prennent l’apparence de piscines, de bouquets ou de gâteaux d’anniversaire. Elle cherche à retranscrire la couleur d’instants fugaces, à retrouver la sensations de ces apparitions quotidiennes et banales par des visions de couleurs.

 

Quelle place occupe la narration dans ton travail ?

Quand je peins, j’écoute des émissions de radio. C’est par la parole que je produis des images. Parallèlement à la peinture, j’ai toujours écrit. En développant la série des Femmes piscines, les rencontres avec les personnes propriétaires de piscines sont devenues primordiales. Les discussions ont réveillé des envies de couleurs et d’images. En travaillant sur les bleus, les  » vraies  » histoires sont apparues derrière ces piscines. Le récit de la personne est devenu le sujet de ma peinture.

 

Que s’est-il passé lors de ta résidence à La Manufacture Atlantique ?

J’étais attirée par la couleur des piscines éclairées qui brillent dans la nuit. Je peignais les piscines qui provoquaient un effet sensoriel étrange. Puis, j’ai cherché à m’éloigner du châssis qui me semblait contraignant après mes études. J’ai matérialisé une piscine en plus grand.

Pendant trois mois, je peignais des fragments d’eau sur des feuilles que je gardais sous mon lit. C’était une recherche sur la matière et la couleur. J’avais mesuré la surface de la scène de La Manufacture pour fabriquer une piscine à partir de rien : de l’eau et du papier. Je voulais que le spectateur ressente cette impression d’étrangeté à propos de l’eau et sa couleur dans la nuit.

 

Ta pratique de l’entretien rappelle un procédé plutôt lié à la presse, comme une enquête.

Oui, je me rends chez des personnes et je leur demande de me livrer des informations sur leurs piscines. À partir de là, les portes de l’intimité s’ouvrent. Ces histoires ont fabriqué des images de piscines et de peintures. Quand je me suis aperçue que j’avais besoin de rencontrer des gens pour peindre, l’entrevue est devenue la condition préalable au geste.

 

Pourquoi rencontres-tu surtout des femmes ?

C’était un peu un hasard, les femmes sont très présentes autour de moi. J’ai été marquée par la figure d’Artemisia Lomi Gentileschi, l’une des premières femmes à avoir réalisé des sujets historiques et religieux. On l’a forcée à avouer qu’elle ne peignait pas elle-même ses tableaux en lui lacérant les mains. Aux Beaux-Arts je peignais des femmes, des scènes de films porno, mais je cherchais surtout à représenter la peau. On m’a dit pendant longtemps de ne pas peindre de mains car ce serait mal fait. Lors de mon diplôme, Elisabeth Lebovici, qui était membre du jury, m’a glissé discrètement que j’aurai à m’accrocher en tant que femme peintre.

 

La piscine semble être le catalyseur de la narration. Les personnes ne sont jamais représentées mais suggérées. Y a t-il un lien avec tes études théâtrales ?

C’est de l’ordre de la scène et du décor. Je représente des gens et non pas l’objet  » piscine  » et je nomme les peintures  » femmes-piscines « . Les piscines sont personnifiées, elles portent le prénom de leur propriétaire. Avant les Beaux-Arts, j’ai fait trois ans de théâtre à l’Université. Je m’intéressais surtout à la matérialisation d’un espace, à la spatialité en réponse à une idée. J’ai tenté le concours des Beaux-Arts. J’ai commencé à peindre des captures d’écran du générique de Dexter, ça me plaisait d’arrêter l’image et de la figer dans le temps. La peinture est un moyen de donner du temps à une image qu’on ne voit pas. Le lien avec le théâtre est apparu rapidement, la peinture est toujours théâtrale pour moi, comme les travaux d’Armleder disposés sur un podium au Palais de Tokyo.

 

Ne trouves-tu pas que ça propulse la peinture à un statut ultra-spectaculaire ?

Je ne pense pas. L’année dernière, lors d’une conférence de Nina Childress à Toulouse, une personne du public a demandé si l’installation n’était pas le seul moyen actuel de redonner ses lettres de noblesse à la peinture pour la rendre plus  » art contemporain compatible « . On accepte difficilement que la peinture seule raconte sa narration. Ce dilemme me traverse constamment.

 

Tu sembles dire que la peinture doit être appréciée pour ce qu’elle est, mais tu parles des podiums d’Armleder.

On n’a pas à faire de choix. Il n’y a pas une réponse unilatérale, tout dépend de la peinture. La spatialité peut être une réponse à la peinture. Puis dans une autre série, elle n’en a plus besoin. On peut faire une chose et son contraire. Mettre des peintures sur un podium n’empêche pas d’accrocher des peintures au mur. Faire les deux, c’est assez logique.

 

Y a t-il une part de fiction dans ces récits que tu mets en forme ?

J’aime le passage de l’anecdote à la fiction car l’histoire devient celle de tout le monde. Pour la piscine Zara, une maîtresse d’école m’a raconté qu’elle avait quitté Fès où elle était étudiante pour revenir dans l’oasis où elle est née et apprendre à lire aux femmes. Le texte écrit en lien avec cette peinture, c’est l’histoire de Zara si elle était restée à Fès.

 

Tu n’élabores pas une entreprise mémorielle, c’est plutôt la narration en tant que telle qui t’interpelle et devient le sujet de la peinture ?

Oui, et c’est toujours l’intime qui va engendrer des histoires. Une autre femme, Ineka, m’a dit que son mari a creusé une piscine pour elle. Un chevreuil s’est quasi noyé un jour dans cette piscine. Elle a alors mis du mobilier dans l’eau pour le sauver. Je ne savais plus si elle parlait de son mari ou du chevreuil, le récit était confus, entre fiction et réalité.

 

Tu imagines des pièces sonores, des volumes aussi ?

J’ai mis du temps à accepter mes textes, leur mode de présentation n’est pas clair encore. Ils pourraient être lus, car j’écris à voix haute. En ce moment, je développe un travail de porcelaine autour des gâteaux d’anniversaire. Lors d’un évènement familial, j’ai pris conscience que ce rituel cristallise la complexité des familles. L’anniversaire est un moment banal qu’on fige dans le temps par la photographie. Ça m’a rappelé ce qui m’intéresse dans la peinture : l’instant figé. J’ai alors récupéré la totalité des photos de mes gâteaux d’anniversaire que j’ai re-dessiné en porcelaine. La porcelaine cristallise, arrête le temps.

 

Ton travail sur les bouquets aborde un symbole social lié à la célébration. Tu dresses le portrait de certains habitus ou rituels de la société occidentale ?

J’aurais du mal à donner mon avis sur des choses extérieures à ma culture, je me sentirais mal placée. Les piscines de nuit c’est beau mais très angoissant, et je joue sur cette lisière, ce basculement entre les choses. C’est en parlant de la vie de tous les jours que les femmes m’ont parlé de ce qu’elles ressentent, plus que de leur condition sociale. C’est le kairos qui m’a permis d’évacuer des questions qui n’étaient pas les miennes.

 

Peux-tu développer sur la notion de kairos ?

C’est un moment où tout peut basculer, quand le temps est marqué par un évènement. Les gâteaux en porcelaine sont un condensé de cet évènement figé.

 

Ça rappelle l’acmé en narration. On reparle de théâtre…

Oui, je peins aussi des feux d’artifice, le moment précis où la lumière va retomber par terre, comme un point culminant insaisissable. C’est toujours une couleur qui définit ces moments. Quand on m’offre un bouquet, je suis fascinée par la mise en lumière des pétales. Ça me rappelle cette phrase de Degas qui parlait d’un point culminant dans la vie du bouquet qui resplendit et meurt ensuite, d’un coup. On a beaucoup peint les bouquets pour figer cet instant d’extrême beauté fugace. J’aime aussi le lieu commun contenu dans le bouquet, qui marque un évènement, une histoire d’amour par exemple.

 

La couleur a t-elle une importance primordiale pour matérialiser ce kairos ?

La mise en lumière d’une couleur m’absorbe. J’ai envie d’arrêter ce moment éblouissant. Cette quête demande d’être de plus en plus précise. Je suis sans cesse à la recherche de la bonne couleur. Dans la série Brasiers, la couleur rouge d’une tente brille dans la nuit et fige le temps. La lumière rouge évoque l’image de la cabane. Contenue sous la tente, elle rappelle un feu rassurant. La couleur casse la froideur de la nuit, comme une flamme à entretenir et à protéger. La nuit est très présente dans mon travail car elle fait apparaître la couleur.

 

Comme une entreprise de chimie ou de magie, tu cherches à formuler une réponse à cette sensation de couleur ?

J’aime bien ce que dit le peintre Olivier Masmonteil sur le spectateur qui appréhende le tableau de manière sensible grâce à la couleur. Face à la peinture, la couleur met le spectateur en action. Il se positionne et regarde la peinture en fonction du rythme de la couleur.

On a fait un grand feu 

écrit par Emilie Flory dans le cadre de l’installation Joyeux A. 

Lien vers Émilie Flory, On a fait un grand feu, 2019.

Coline Gaulot est une coloriste.
Que ce soit dans la série de peintures Femmes-Piscine, avec une palette clair-obscur et un traitement de la lumière entre chien et loup, que dans l’ensemble, plus récent, This is a Love Story où de grands bouquets vibrants et fluo envahissent l’espace ; la couleur domine le trait et enchante la toile. Dans ces deux projets, il s’agit de portraits en creux de femmes, connues ou inconnues, aux prénoms universels qui évoquent à tous des images, des instants de vie comme « Je voulais t’acheter du mimosa mais je n’en ai pas trouvé ». Un entre-deux sentimental et éphémère.Dans son dernier projet, l’artiste se retourne et se centre, a priori, sur elle. A priori seulement. Pour cette œuvre multiple, elle s’est penchée sur des photos de famille, les siennes. Des moments qui évoquent, à tous ceux qui les ont connus, une nostalgie, une joie et une certaine idée de « paradis perdu ». L’enfance et les anniversaires, la fête, les gâteaux et les bougies. Les amis et la famille. L’odeur de la cire et des bonbons. L’effervescence générale qui cache parfois le linge sale, ce qui a été et qui n’est plus. Ces passages qui marquent le temps et restent dans les mémoires.
Pour Joyeux A, l’artiste est allée chercher les photos de chacun de ses anniversaires, au moment où le gâteau est là, roi, prêt à être soufflé, découpé et mangé. De ces images — que personne ne verra — elle en extrait une forme reconnaissable, qu’elle dessine et refaçonne : celle de la pâtisserie du jour. Un gâteau, parfois deux, pour un âge. Il y en aura vingt-huit.
Vient ensuite le besoin de redonner un volume à la forme. Les dessins lui servent alors de base pour créer pour la première fois des porcelaines. Medium sensuel et capricieux qui porte en lui les questions de temps et de mémoire. En reproduisant ses gâteaux en céramique à l’échelle 1, l’artiste nous renvoie d’une certaine manière à un fantôme de l’objet ; un ça-a-été de la sculpture.Coline Gaulot est une coloriste.
Lorsqu’elle choisit de conserver le blanc naturel de la matière, en biscuit mat ou en émail brillant qui donnent les contrastes, ce n’est pas anodin, elle parle encore de couleurs. Le blanc est une couleur et il regroupe l’ensemble du spectre.
La finition des porcelaines joue et reflète leur environnement. Pas question ici de trompe-l’œil ou de singer une réalité. Toute l’installation est blanche, les créations ainsi que la table qui reçoit les entremets et porte la marque des âges révolus. Cette ligne maculée traverse l’espace et se confronte à lui, se démarque et s’en inspire, coupe et attrape la lumière. Ce blanc, parfois brillant, est bien le miroir des couleurs alentours, il est aussi le reflet sans tain des couleurs perdues.Les œuvres de Coline Gaulot font écho au passé et à l’histoire, célèbrent les formes nouvelles tout en assumant leur rôle audacieux. Un sujet qui parle à tous avec des objets reconnaissables, qui témoignent néanmoins du temps opportun et du temps qui passe, de l’existence et de la destinée.

Lien Direct 

Devenir Aquatique 

écrit par Nadia Russell Kissoon dans le cadre de l’exposition Devenir Aquatique. 

 » Une piscine intime, retenue, concentrée « 1

Pour  » Devenir-Aquatique #2 « , l’artiste Coline Gaulot a fait le choix de l’installation en invitant le spectateur à pénétrer un décor de piscine ponctué d’une vidéo, d’une série de peintures et de dessins évocateurs de l’élément eau ou de ses abords. À l’instar de la vidéo  » L’eau coule « , qui au gré de différentes rivières, mers ou piscines retrace un voyage introspectif, « Devenir-Aquatique #2  » est un cheminement réparateur, une recherche écosophique en mouvement.

Cette exposition est une invitation à plonger dans la piscine. Dans celle cachée derrière la clôture des voisins anglais, ou la nuit dans la piscine municipale. Un trou qui peut parfois sembler sans fond tellement le bleu est noir. Une faille qui vous aspire.  » Un écartement lent de la matière pour laisser entrer la lumière « 1. Comme un feu d’artifice qui fend la nuit, la piscine est un oasis de lumière. Une lumière artificielle dont il est difficile de définir les couleurs, car  » Les couleurs de l’eau sont impossibles « 1.
Choisir le sujet d’une peinture est toujours de l’ordre de l’élimination. Pourquoi peindre des piscines plutôt qu’autre chose ? Il paraît que  » L’amour des piscines pousse au mensonge « 1. Est-ce la femme le sujet ou est-ce la piscine ? Un Devenir-femme/piscine? Brigitte, Zara, Jeanine, Inéka… Vos piscines sont fascinantes. Aller à leur rencontre, c’est comme franchir cette clôture interdite. Découvrir leur histoire car la piscine est un concentré d’intimité. La piscine, construction architectonique, est une abstraction du sujet. Chaque peinture est pourtant un portrait où se mêlent les récits de ces femmes et ceux de l’artiste.

Les peintures de Coline Gaulot, aux jus colorés superposés jusqu’à une saturation opaque, sont d’une transparence et d’une luminosité telle qu’elles nous laissent croire qu’elles possèdent leur lumière propre. Une lumière intérieure qui rend « Hortensias  » et les palmiers de  » Wedding day » incandescents. Tandis que les cadrages très serrés évoquent. Par cette redéfinition de l’espace, Coline Gaulot aborde son sujet par l’absence. Elle capte des bribes d’un réel comme on capte des bribes d’histoires d’un quotidien ordinaire qu’elle transforme en récits poétiques. Sa peinture est liquide. Elle est de l’ordre de l’effacement et de l’apparition. Laisser couler l’eau pour Devenir-autre. Le  » Devenir-Aquatique  » chez Coline Gaulot est un processus créatif de la rencontre. Il rejoint cette notion de Kairos qui est au cœur de son œuvre. Devenir, c’est sans doute être ouvert à la profondeur de l’instant et avoir une sensibilité exacerbée pour les points de bascule, ces événements qui ponctuent nos vies. Il faut savoir les attraper en plein vol. Ils sont de l’ordre de l’immatériel et peuvent pourtant être représentés par une piscine ou un bouquet de fleurs. Tenter de peindre la profondeur d’une rencontre ou d’une émotion, figer l’instant est peut-être la quête de l’artiste ?

1 extraits de l’édition Feu Femme Piscine de Coline Gaulot

Brasier 

écrit par Charles-louis Vélieu dans le cadre de l’installation Brasier. 

Un noir des plus profonds attise l’expérience du brasier. Son foyer incandescent fait briller les feuilles des plantes en une série de teintes s’éclipsant lentement. Sa lueur anime l’intimité confinée des tentes dont la toile nous exclut. Il est du quotidien un élément des plus communs, et pourtant des plus rattachés à notre soif de vécu, à l’existence dans la nuit.

L’œuvre de Coline Gaulot évolue dans l’obsession de la lumière, de l’éclatement d’un feu d’artifice au miroitement de l’eau d’une piscine. Un travail de détournement s’effectue dans l’expérience de scènes concrètes au travers de cette lueur, comme une réinterprétation de notre environnement. Pour cette exposition, l’artiste a étiré le temps dans son œuvre : un minimalisme de construction dans un travail de surcouche picturale, rajouter pour enlever, aspirer le spectateur dans la chaleur du brasier, inviter son regard à ressentir la lumière. Il s’agit de revivre nos moments les plus secrets, retrouver l’intime incandescence enfouie dans nos souvenirs.

De jour, la lumière provient des œuvres, recréant leur source inaccessible sous les feuilles et les tissus, nous happant dans la singularité de ces peintures. De nuit, des tentes viennent éclairer les toiles, rentrant concrètement en relation avec leurs figures. La vitrine est alors une source de lumière, le spectacle d’un camping sauvage, questionnant du réel sa relation à l’art, l’illusion du figuratif imposée à nos sens.

Traces nocturnes d’un art floral 

Écrit par Laure Subreville dans le cadre de l’exposition Femmes Piscines.

Le premier explosif est lancé. Il monte haut dans le ciel, déchire l’air et étire le temps. Celui qui regarde l’ascension est pris dans une attente infinie. Un suspens jusqu’au point culminant de l’explosion, la libération du feu fait entrer le spectateur dans une extase contemplative.

L’artiste peint des feux d’artifices qu’elle installe dans l’espace de la toile comme des bouquets. Le bouquet est un thème récurrent. Les fleurs dans les vases sont à leur apogée, elles ne pourront que faner et retomber, tout comme les feux d’artifices. C’est une recherche du point culminant, du climax.

Le travail de Coline Gaulot est une collection d’instants. Des moments privilégiés et intimes. La peinture fait basculer l’instant privé pour en faire une image commune. Les feux d’artifices, les piscines et les bouquets de fleurs entrent alors dans le domaine du lieu commun. Ces clichés d’images interpèlent le spectateur, réinvoque la question de l’instant chez les autres et rappelle à la contemplation. Une fois le cliché établit, on peut alors se concentrer sur des questions de forme et surtout de couleur. Le travail de Coline Gaulot, est une recherche permanente sur la couleur, sa vibrance et sa lumière. Ainsi, les piscines happent le spectateur. Elles sont une invitation à plonger jamais assouvie.

Coline Gaulot compose et décompose ses sujets jusqu’à atteindre une sorte d’harmonie, l’entre-deux. Cette vision orientale de la peinture et de l’installation, fait penser au courant japonais Ikebana ou l’art de faire vivre les fleurs.

Coline Gaulot entretient un rapport singulier avec les lieux qu’elle peint. Les prises de vue, souvent de nuit ou à l’aube, sont des rendez-vous avec les piscines et leur propriétaire.

Dans les tableaux, les points de vue sont particuliers, ne donnent accès qu’à quelques marches submergées ou un bout du plongeoir. L’espace autour de ces objets peints est obscur, inquiétant, flou. Cet « au-delà de la piscine » existe pourtant dans l’espace de la toile. Il complexifie l’environnement autour du sujet et de son histoire.

Le rapport de l’artiste à son travail est un rapport au langage. Les points de vue si particuliers que l’on retrouve dans les peintures questionnent notre façon de nommer les choses, de parler avec les noms.